La Suisse a décidé de ne pas extrader le cinéaste Roman Polanski vers les Etats-Unis, a annoncé le ministère suisse de la Justice.
Les mesures d'assignation à résidence et de surveillance électronique ont été en conséquence levées, a ajouté la ministre suisse de la Justice, Eveline Widmer-Schlumpf, lors d'une conférence de presse à Berne.
"Monsieur Polanski est libre de se déplacer à présent. Il peut aller en France, en Pologne, dans n'importe quel endroit où il ne sera pas arrêté", a dit la ministre, qui ne pense pas que les Etats-Unis vont déposer une demande en appel.
Mais le département d'Etat américain a rejeté l'argumentation de la justice suisse et annoncé qu'il continuerait à saisir la justice.
"Une fillette de 13 ans a été droguée et violée par un adulte. Ce n'est pas une question de vice de forme", a déclaré à Washington P.J. Crowley, porte-parole du département d'Etat. "Les Etats-Unis pensent que le viol d'un enfant de 13 ans par un adulte constitue un crime et nous continuerons nos actions en justice dans cette affaire".
Pour le porte-parole américain, la décision de libérer le cinéaste "envoie un message très important sur la façon dont les femmes et les filles sont traitées de par le monde. Ecarter cette affaire sur la base de vices de forme nous semble regrettable".
IL AURAIT QUITTÉ GSTAAD
L'annonce du gouvernement suisse met fin à plusieurs mois d'incertitude concernant le sort du réalisateur de "Chinatown" ou "Rosemary's Baby", dont la justice américaine demande la comparution dans une affaire de relations sexuelles avec une mineure de 13 ans en 1977.
Selon son assistante, Roman Polanski a quitté son chalet de Gstaad pour une destination non précisée.
Le cinéaste, qui est âgé de 76 ans et possède les nationalités française et polonaise, avait été arrêté à son arrivée en Suisse le 26 septembre à la demande des Etats-Unis.
Début décembre, il avait versé une caution de 4,5 millions de francs suisses mais avait été assigné à résidence dans son chalet de Gstaad, le temps que la procédure judiciaire américaine suive son cours.
"C'est une énorme satisfaction et le plus grand soulagement après la souffrance endurée par Roman Polanski et sa famille", a déclaré l'avocat du cinéaste, Me Hervé Temime, qui pense que les Etats-Unis n'ont pas la possibilité juridique de faire appel.
En début de soirée, l'avocat a fait diffuser une brève déclaration du cinéaste, qui remercie ses soutiens. "Je n'entends pas m'exprimer publiquement à la suite de la décision (des autorités suisses). Je veux simplement remercier du fond du coeur tous ceux qui m'ont soutenu et leur faire part de mon immense satisfaction. A tous: un immense merci".
La procédure judiciaire américaine est à l'origine du rejet de la demande d'extradition.
Le ministère américain de la Justice a refusé de faire parvenir aux autorités suisses le procès-verbal d'une audition du procureur Roger Gunson, alors chargé du dossier, arguant du caractère confidentiel du document.
"On ne saurait exclure avec toute la certitude voulue que Roman Polanski ait déjà exécuté la peine prononcée autrefois à son encontre et que la demande d'extradition souffre d'un vice grave. Vu les incertitudes qui subsistent quant à l'exposé des faits, la demande d'extradition doit être rejetée", a expliqué l'Office fédéral de la justice (OFJ).
KOUCHNER SE RÉJOUIT
A Los Angeles, le procureur Steve Cooley a déclaré au Los Angeles Times qu'il était "vraiment surpris et déçu" par la décision des autorités helvétiques.
Le secrétariat de Cooley devait publier un communiqué officiel dans la soirée de lundi.
Lors de son procès aux Etats-Unis, en 1978, Roman Polanski avait plaidé coupable de relations sexuelles avec l'adolescente mais il s'était enfui à la veille du prononcé du jugement, après un séjour en prison.
Le cinéaste redoutait que le juge ne revienne sur un accord aux termes duquel il serait condamné aux 42 jours qu'il a déjà passés derrière les barreaux pour des expertises psychiatriques.
En outre, l'OFJ justifie sa décision par la protection de la bonne foi.
"Plusieurs années se sont écoulées sans que les autorités américaines adressent à la Suisse de demande formelle d'extradition et les autorités suisses n'ont procédé à aucun contrôle à l'endroit du cinéaste à la suite de son inscription dans le registre suisse des signalements de personnes", explique l'office dans un communiqué.
"Roman Polanski ne se serait certainement pas rendu au Festival du film de Zurich en septembre 2009 s'il n'avait pas eu confiance dans le fait que ce voyage n'aurait pas de conséquences juridiques", ajoute l'OFJ.
À Paris, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, qui avait exprimé son soutien au cinéaste après son arrestation, "salue avec satisfaction" la décision des autorités suisses. "Voici venu le temps de l'apaisement", écrit-il dans un communiqué.
Le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a dit lui aussi se "réjouir" de la décision et s'être entretenu avec son homologue helvétique pour exprimer un "profond soulagement"." "Le grand réalisateur franco-polonais pourra désormais retrouver librement les siens et se consacrer pleinement à la poursuite de ses activités artistiques", dit-il.
Pascal Schmuck, Catherine Bosley et Silke Koltrowitz à Zurich, Jason Rhodes à Gstaad, Thierry Lévêque et Julien Ponthus à Paris, Christine Kearney à New York et Jill Serjeant à Los Angeles; Nicole Dupont et Jean-Loup Fiévet pour le service français Reuters News Yahoo 12/07/2010