« Que s’est-il vraiment passé au camp de Tambov ? »
Le Mémorial d’Alsace-Moselle, situé à Schirmeck, propose une exposition consacrée au difficile quotidien des Malgré-Nous, prisonniers à Tambov.
Du camp de Tambov-Rada, situé à 400 km au sud-est de Moscou, il ne reste plus rien. Les différentes délégations d’« anciens », tout comme les élus qui se sont rendus sur place, ont pu s’en rendre compte. Il n’y a que la gare de Rada où arrivaient les prisonniers « français », essentiellement des Alsaciens et Mosellans, regroupés à partir juillet 1943 dans ce camp ouvert dès 1942 pour « filtrer » les Soviétiques qui avaient été en contact avec l’ennemi.
Toute reconstitution, dans le cadre d’une exposition comme celle proposée au mémorial, était dès lors malaisée. Il y a bien quelques photos, les seules qui avaient été prises, et encore dans un but de propagande, au moment de la libération des « 1 500 », en juillet 1944, et un film tourné aux mêmes fins, qui passe en boucle dans l’exposition.
Pour donner un contenu à la présentation, le scénographe s’est appuyé sur les croquis et dessins de prisonniers qui ont voulu témoigner de leur vie à Tambov, qui n’était pas le seul camp soviétique où des Alsaciens ont été détenus, mais qui est devenu, dans la mémoire collective, un des symboles du drame de l’incorporation de force. Leurs croquis — à l’exception de ceux de Geoffroy Rieb — et peintures — s’agissant des artistes Camille Claus et de Camille Hirtz — réalisés après leur retour, montraient une réalité très différente de celle mise en scène pour la seule visite d’un représentant de la France libre au camp…
Entre pédagogie et hommage
L’exposition, organisée par le conseil général du Bas-Rhin, avec l’aide de la Région, du Haut-Rhin et de la Moselle, dans le hall d’accueil — malheureusement mal isolé — du Mémorial d’Alsace-Moselle, a pour objectif de mettre à la disposition du public les dernières informations contenues dans les archives rapportées de Russie, dont l’exploitation n’est de loin pas terminée ( L’Alsace du 12 octobre). Ceux qui l’ont initiée ont également voulu faire œuvre de pédagogie pour les jeunes générations… tout en rendant hommage aux « anciens », comme les témoins toujours en vie — ils seraient quelque 2 000 — qui ont pu découvrir le parcours hier matin.
On ne peut manquer d’être frappé par les photos des disparus, des hommes dans la force de l’âge — qui avaient été publiées en 1947. Les portraits collectés dans le Haut-Rhin auraient été égarés depuis. Sont mis en exergue les itinéraires de personnalités qui se sont battues pour faire reconnaître la cause des Malgré-Nous. Ainsi du Mulhousien Jean Thuet, président de la Fédération des Anciens de Tambov où il s’est rendu dès 1983, mais aussi l’abbé Hoffarth. Enfin des postes informatiques permettent de consulter les listes de victimes…
Pour accéder au parcours, on passe, à côté d’un mirador, sous le portail — reconstitué — du camp où était souhaitée, sans ironie, la « bienvenue aux Français, amis de la grande Russie ». Après un passage étroit qui renvoie à l’enfermement vécu par les détenus, le visiteur pénètre dans une baraque avec son châlit à double niveau et moins de 2 m² par occupant. « Le choc a été terrible pour les prisonniers qui découvraient un autre monde, qui étaient plongés dans le système communiste et qui ont connu un fort sentiment d’abandon. Car ils n’ont eu ni courrier, ni paquets », relève Alphonse Troestler, délégué à la mémoire régionale, en rappelant qu’il a fallu attendre le 29 juin 1945 pour que la France et l’URSS règlent le sort de leurs prisonniers respectifs.
Sanctions sévères
Dépouillés de leurs bottes et de leurs manteaux à leur arrivée, les Malgré-Nous — comme leurs compagnons d’infortune — ont du faire face aux terribles hivers russes, mais aussi à l’absence de nourriture. Même si la population civile russe n’était pas mieux lotie… Tous ceux qui n’étaient pas malades ont dû travailler, à l’intérieur ou à l’extérieur du camp. On en apprend aussi davantage, à travers les témoignages filmés, sur l’organisation interne : les Kapos étaient « des Français, des Alsaciens ». Certains faisant régner l’ordre durement, avec des sanctions sévères en cas de manquement, comme la « corvée des chiottes, la nuit, par moins 40°». Leur chef ne serait jamais rentré en Alsace.
Les rares objets emportés clandestinement par certains des « anciens », présentés dans les vitrines, n’en ont que plus de valeur. Une cuillère en bois, une boîte de conserve, un peigne, un calot… mais aussi les cahiers des 28 qui ont suivi l’École antifasciste. Ou encore un chapelet, un crucifix, sans oublier les partitions du Colmarien Charles Mitchi qui avait mis sur pied une chorale. Une tentative pour créer cette solidarité qui a fait défaut à nos compatriotes, et dont l’absence a rendu leur quotidien encore plus cruel à vivre. Il y a là des pistes qui devraient intéresser les chercheurs. Pour qu’on sache ce qui s’est vraiment passé à Tambov…
Textes : Yolande Baldeweck Photos : Jean-Marc Loos
VOIR Mémorial d’Alsace-Moselle à Schirmeck, du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h 30, jusqu’au 11 novembre 2011. Entrée libre.
lalsace.fr 24/10/2010